Gouvernance

Coalitions : l'Afrique du Sud réécrit les règles de sa démocratie

Coalitions : l'Afrique du Sud réécrit les règles de sa démocratie
MSM IIntelligence Studio
La réforme de Pretoria ne répond pas seulement à une crise municipale. Elle acte la fin du modèle politique qui a dominé le pays depuis la naissance de la démocratie en 1994.

Par la rédaction de MSM Africa | Gouvernance & Institutions

En approuvant un projet de loi destiné à encadrer les gouvernements de coalition, le gouvernement sud-africain ne cherche pas uniquement à réduire l'instabilité des conseils municipaux. Il reconnaît implicitement qu'une époque politique est révolue.

Depuis les premières élections démocratiques de 1994, l'Afrique du Sud s'est construite autour d'un postulat simple : l'ANC gouverne seul.

Ce modèle a résisté pendant trois décennies. Il a survécu aux présidences de Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Jacob Zuma et Cyril Ramaphosa. Il a absorbé les crises économiques, les scandales de corruption, les coupures d'électricité et les fractures sociales.

Mais les élections générales de 2024 ont bouleversé cet équilibre.

Pour la première fois, l'African National Congress (ANC) a perdu sa majorité absolue au Parlement national et a été contraint de négocier un Government of National Unity (GNU) avec des formations qui furent longtemps ses principales adversaires, notamment la Democratic Alliance (DA). Ce changement marque probablement la plus importante recomposition politique du pays depuis la fin de l'apartheid.

Ce n'est pas une loi sur les coalitions. C'est une loi sur la survie du système.

Le gouvernement présente le texte comme une réforme technique destinée à mieux organiser les coalitions municipales.

En réalité, il répond à une crise beaucoup plus profonde.

Depuis les élections locales de 2021, des dizaines de municipalités fonctionnent sans majorité stable. Des maires sont renversés quelques mois après leur élection. Les motions de défiance se succèdent. Des alliances conclues le matin sont rompues le soir.

Le ministère de la Gouvernance coopérative (CoGTA) défend désormais un cadre juridique pour rendre les coalitions plus stables, plus transparentes et plus responsables.

Le problème n'est donc plus seulement politique.

Il est devenu institutionnel.

Johannesburg : la capitale économique devenue laboratoire politique

Pour comprendre cette réforme, il faut quitter Pretoria et regarder Johannesburg.

La métropole représente le principal moteur économique du continent africain.

Pourtant, ces dernières années, elle est devenue le symbole d'une gouvernance fragmentée.

Les alternances de maires, les alliances de circonstance et les motions de défiance répétées ont créé un climat d'incertitude qui a affecté la planification des investissements, les services municipaux et la crédibilité de l'administration locale. Des situations comparables ont été observées à Tshwane, Ekurhuleni et Nelson Mandela Bay.

À chaque changement de majorité :

  • les priorités budgétaires évoluent ;
  • certains projets sont suspendus ;
  • les directions administratives sont réorganisées ;
  • les investisseurs attendent avant d'engager de nouveaux capitaux.

La coalition devient alors un facteur économique autant que politique.

Une nouvelle géographie du pouvoir

L'Afrique du Sud n'est plus dominée par un seul acteur.

Le paysage politique est désormais structuré autour de plusieurs pôles.

L'ANC : gouverner sans majorité

L'ANC reste le premier parti du pays.

Mais il ne dispose plus des moyens politiques qui lui permettaient d'imposer seul son agenda.

Chaque réforme importante suppose désormais des compromis avec des partenaires aux visions parfois opposées.

La Democratic Alliance : partenaire ou contre-pouvoir ?

La DA occupe une position inédite.

Elle participe au Gouvernement d'unité nationale tout en cherchant à préserver son identité d'opposition.

Cette ambiguïté est apparue sur plusieurs dossiers sensibles, notamment les politiques foncières, la santé ou certaines réformes législatives, où le parti a reproché à l'ANC un manque de concertation malgré leur participation commune au gouvernement.

MK : l'opposition de rupture

Le parti uMkhonto we Sizwe (MK) de Jacob Zuma a profondément modifié les équilibres.

Son ascension rapide, notamment au KwaZulu-Natal, prive l'ANC d'une partie importante de son électorat historique et complique toute stratégie de majorité durable

Les petits partis deviennent des faiseurs de rois

L'Inkatha Freedom Party (IFP), la Patriotic Alliance (PA), ActionSA et d'autres formations ne dominent pas le paysage électoral.

Mais dans une démocratie fragmentée, quelques sièges suffisent parfois à décider qui gouverne.

Le centre de gravité du pouvoir se déplace progressivement des grands partis vers les négociateurs capables de construire des majorités.

Le coût caché des coalitions

Les débats se concentrent souvent sur les alliances politiques.

Le véritable coût apparaît ailleurs.

National Treasury a récemment suspendu temporairement certains transferts financiers à des dizaines de municipalités ne respectant pas leurs obligations de gestion, illustrant les difficultés persistantes de gouvernance locale.

Lorsque les exécutifs changent fréquemment :

  • les programmes d'investissement sont retardés ;
  • les appels d'offres sont reportés ;
  • les infrastructures vieillissent ;
  • la confiance des marchés diminue.

Pour les entreprises, l'incertitude politique se traduit rapidement par une incertitude économique.

Le projet de loi : stabiliser sans verrouiller

Le texte actuellement dans le processus législatif cherche à créer un cadre juridique plus exigeant.

L'objectif est de rendre les accords de coalition plus formels, plus transparents et plus durables afin d'éviter les changements de majorité motivés par des intérêts immédiats plutôt que par des désaccords de fond.

Mais cette ambition soulève une interrogation démocratique.

Jusqu'où peut-on protéger la stabilité sans réduire la capacité des élus à retirer leur confiance à un exécutif devenu inefficace ?

C'est toute la difficulté de la réforme.

Ce que révèle réellement cette crise

Pendant trente ans, la Constitution sud-africaine a fonctionné dans un environnement dominé par un parti largement majoritaire.

Aujourd'hui, elle entre dans une nouvelle phase.

Elle doit désormais organiser une démocratie où :

  • le compromis devient permanent ;
  • la négociation remplace la domination ;
  • les majorités se construisent dossier par dossier.

Autrement dit, le pays passe d'une culture de majorité à une culture de coalition.

Cette transformation est plus profonde qu'un changement de gouvernement : elle modifie la manière même dont l'État produit ses décisions.

Trois scénarios pour les prochaines années

Le scénario de la consolidation

Les coalitions deviennent plus prévisibles grâce à un cadre juridique clair.

Les partis apprennent progressivement à gouverner ensemble.

L'Afrique du Sud devient une référence africaine en matière de gouvernance partagée.

Le scénario de la paralysie

Les désaccords persistent malgré la réforme.

Les motions de défiance diminuent peut-être, mais les blocages politiques se déplacent vers les budgets, les nominations et les grandes réformes.

La stabilité institutionnelle progresse sans améliorer réellement l'efficacité de l'action publique.

Le scénario de la recomposition

Les partis se restructurent.

Des alliances plus cohérentes émergent.

Le paysage politique sud-africain se simplifie autour de deux ou trois grands blocs capables de proposer des projets de gouvernement plus lisibles.

La question n'est plus de savoir si les coalitions sont bonnes ou mauvaises.Elles constituent désormais la nouvelle réalité politique sud-africaine.

Le véritable défi est ailleurs : transformer une culture politique fondée sur la victoire électorale en une culture du compromis durable.

C'est probablement la mutation institutionnelle la plus importante que connaisse l'Afrique du Sud depuis 1994.

Si Pretoria réussit cette transition, le pays démontrera qu'une démocratie peut rester stable sans parti dominant. Si elle échoue, la multiplication des coalitions fragiles pourrait transformer les institutions en espaces de négociation permanente, où la survie des alliances prendrait progressivement le pas sur la capacité à gouverner. Ce débat dépasse donc largement les frontières sud-africaines : il préfigure les défis auxquels seront confrontées d'autres démocraties africaines à mesure que le pluralisme politique s'affirme.

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