Économie circulaire

III. Quand la confiance remplace les banques : le capital invisible du mouridisme

III. Quand la confiance remplace les banques : le capital invisible du mouridisme

Par la rédaction de MSM Intelligence

Au cœur du mouridisme se trouve une ressource que l'on ne retrouve dans aucun bilan comptable, mais sans laquelle aucune économie durable ne peut prospérer : la confiance.

Les économistes la qualifient aujourd'hui de capital social. Elle désigne l'ensemble des relations de confiance, des normes de réciprocité et des réseaux de coopération qui permettent aux individus de travailler ensemble plus efficacement.

Bien avant que cette notion ne soit théorisée par les sciences sociales, Cheikh Ahmadou Bamba en avait fait l'un des piliers de son œuvre.

Son intuition était d'une remarquable modernité : la richesse d'une communauté ne dépend pas uniquement de son capital financier ou de ses ressources naturelles, mais aussi de la qualité des liens qui unissent ses membres.


Le véritable capital du mouridisme

Dans une économie classique, la confiance est garantie par des contrats, des tribunaux, des assurances et des institutions financières.

Dans le modèle mouride, elle est d'abord garantie par la réputation.

La parole donnée.

L'honneur.

L'engagement moral.

L'appartenance à une même communauté.

Pendant des décennies, des milliers de transactions commerciales ont ainsi été conclues sans garanties bancaires complexes, sans longues procédures notariales et parfois sans contrat écrit.

Le crédit était accordé parce que l'homme était connu.

Parce que sa famille était identifiée.

Parce que son parcours inspirait confiance.

Parce qu'un réseau communautaire engageait indirectement sa responsabilité.

Cette confiance ne supprimait évidemment pas tous les risques, mais elle réduisait considérablement le coût des échanges.


Ce que les économistes appellent aujourd'hui le « capital social »

Il faudra attendre la seconde moitié du XXᵉ siècle pour que plusieurs chercheurs donnent un cadre théorique à ce phénomène.

Le politologue américain Robert Putnam montre que les sociétés disposant d'un fort capital social développent des institutions plus efficaces, une meilleure coopération et une croissance plus durable.

L'économiste et philosophe Francis Fukuyama, dans Trust: The Social Virtues and the Creation of Prosperity (1995), soutient que la confiance constitue un véritable facteur de production. Selon lui, les économies les plus performantes ne sont pas seulement celles qui disposent de capitaux ou de technologies, mais celles où les individus peuvent coopérer spontanément sans recourir en permanence à la contrainte juridique.

De son côté, la prix Nobel d'économie Elinor Ostrom démontre que des communautés capables de bâtir des règles communes fondées sur la confiance peuvent gérer efficacement des ressources collectives sans intervention systématique de l'État ou du marché.

Ces travaux convergent vers une même conclusion : la confiance produit de la valeur économique.


Une économie où la confiance réduit les coûts

Dans le langage économique, toute transaction comporte un coût.

Il faut négocier.

Vérifier.

Contrôler.

Signer.

Assurer.

Faire respecter les engagements.

L'économiste Ronald Coase, puis Oliver Williamson, ont montré que ces coûts de transaction peuvent devenir un frein majeur à l'activité économique.

Or, lorsqu'un climat de confiance existe, une partie de ces coûts disparaît.

Le mouridisme en offre une illustration particulièrement intéressante.

Les relations commerciales reposent largement sur des réseaux de confiance construits au fil du temps.

Les partenaires se connaissent.

Les références circulent rapidement.

La réputation précède souvent la personne.

Cette organisation permet de réduire :

  • les coûts de transaction ;
  • les risques liés aux échanges ;
  • les dépenses juridiques ;
  • les délais de négociation ;
  • les coûts d'information.

Autrement dit, la confiance devient un véritable actif économique.


La diaspora mouride : un réseau mondial fondé sur la confiance

L'expansion internationale des commerçants mourides illustre parfaitement cette logique.

À partir des années 1970, des milliers d'entrepreneurs s'installent à Dakar, Abidjan, Libreville, Brazzaville, Paris, Marseille, Milan, New York, Guangzhou ou Dubaï.

Dans ces villes, les nouveaux arrivants bénéficient souvent d'un réseau d'accueil déjà constitué.

Ils trouvent un hébergement.

Des partenaires commerciaux.

Des fournisseurs.

Des conseils.

Parfois même un financement informel.

Cette solidarité réduit considérablement les coûts d'entrée sur un nouveau marché.

Là où un entrepreneur isolé devrait mobiliser un capital important pour s'implanter, l'entrepreneur intégré à un réseau de confiance bénéficie d'un avantage concurrentiel considérable.

Les chercheurs Alain Ricard, Sophie Bava, Cheikh Anta Babou ou encore Donal Cruise O'Brien ont montré que cette capacité à articuler religion, mobilité et commerce explique en partie le succès des réseaux marchands mourides à l'échelle internationale.


Une banque sans guichets ?

Comparer le mouridisme à une banque serait évidemment inexact.

Une banque collecte l'épargne, transforme les dépôts en crédits et crée de la liquidité selon des règles financières précises.

Le mouridisme n'exerce pas cette fonction.

En revanche, il produit ce que les banques cherchent elles aussi à construire : la confiance.

Cette confiance facilite l'accès aux ressources, accélère les échanges, renforce la coopération et sécurise les relations économiques.

En ce sens, elle constitue un capital immatériel dont la valeur est considérable.

Les économistes parlent parfois de « monnaie relationnelle ».

Cheikh Ahmadou Bamba avait compris, bien avant l'émergence de ce vocabulaire, qu'une communauté unie par la confiance dispose d'un avantage économique que ni l'argent ni les infrastructures ne peuvent remplacer.


Une leçon pour l'Afrique du XXIᵉ siècle

Dans de nombreux pays africains, les petites et moyennes entreprises continuent de rencontrer des difficultés d'accès au financement bancaire.

Pourtant, des milliers d'activités économiques fonctionnent quotidiennement grâce à des mécanismes fondés sur la réputation, les réseaux communautaires et la confiance mutuelle.

Le mouridisme démontre que cette confiance n'est pas seulement une valeur morale.

Elle est aussi une infrastructure économique.

Invisible.

Immatérielle.

Mais essentielle.

À l'heure où les politiques publiques cherchent à favoriser l'inclusion financière, l'entrepreneuriat local et le développement des PME, l'expérience mouride rappelle une vérité souvent oubliée : aucune banque ne peut remplacer une société où la confiance circule librement.

Car la première richesse d'une économie n'est pas toujours son argent.

C'est la capacité des femmes et des hommes à croire les uns dans les autres, à coopérer et à transformer cette confiance en prospérité partagée. C'est cette intuition que Cheikh Ahmadou Bamba avait élevée au rang de principe d'organisation, bien avant que les sciences économiques ne lui donnent un nom : le capital social.

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