Gouvernance

Macky Sall, la trajectoire d'un pouvoir : du technocrate du pétrole au candidat contesté de l'ONU

Macky Sall, la trajectoire d'un pouvoir : du technocrate du pétrole au candidat contesté de l'ONU
Le président Macky Sall est candidat à la fonction de secrétaire général des Nations unies.

Macky Sall en 7 écueils

Douze ans après son arrivée au pouvoir sur la dénonciation d'un troisième mandat, l'ancien président sénégalais brigue le poste de Secrétaire général des Nations unies sous le feu d'un rapport de UN Watch et d'un scandale de dette dissimulée qui rebat la lecture de son bilan.

La candidature de Macky Sall au Secrétariat général de l'ONU n'est pas un simple épisode diplomatique. C'est le point de convergence de deux trajectoires longtemps tenues séparées : celle du bâtisseur d'infrastructures salué par les chancelleries, et celle, révélée surtout après son départ du pouvoir, d'une gouvernance de fin de mandat marquée par la répression, un report électoral inédit et une dissimulation statistique de grande ampleur. Ce décryptage reconstitue l'ensemble du parcours, sans concession ni complaisance.

01 Le technocrate du pétrole

1961 — 2000

Né le 11 décembre 1961 à Fatick, Macky Sall se forme comme ingénieur géologue à l'Université Cheikh Anta Diop puis à l'Institut français du pétrole. Sa trajectoire commence dans le secteur énergétique plutôt que dans le militantisme partisan un socle technocratique qui structurera durablement son image internationale. Entre décembre 2000 et juillet 2001, il dirige la Société des pétroles du Sénégal (Petrosen), un détail qui éclairera, des années plus tard, son rapport aux dossiers gaziers Sangomar et Grande Tortue Ahmeyim en tant que chef d'État.

02 L'ascension sous Abdoulaye Wade

2001 -2008

Sous la présidence d'Abdoulaye Wade, Macky Sall gravit rapidement l'appareil d'État : ministre des Mines, de l'Énergie et de l'Hydraulique (2002-2003), ministre de l'Intérieur et des Collectivités locales (2003-2004), puis Premier ministre de 2004 à 2007, avant de devenir président de l'Assemblée nationale (2007-2008).

C'est là que se noue l'épisode fondateur : en délicatesse avec Wade, il rompt en 2008 avec le PDS et fonde l'Alliance pour la République (APR). Un schisme entre mentor et dauphin qu'il revivra, à l'identique, quinze ans plus tard — face à Ousmane Sonko.

03 La conquête du pouvoir

2012

Porté par la contestation populaire d'un troisième mandat de Wade, Sall arrive deuxième au premier tour de la présidentielle 2012 avec 26,58 % des voix. Au second tour, fédérant l'ensemble des candidats battus dans la coalition Benno Bokk Yakaar, il l'emporte avec 65,80 % des suffrages. Il prête serment le 2 avril 2012.

Il est arrivé au pouvoir en dénonçant l'hypothèse d'un troisième mandat. Douze ans plus tard, c'est cette même question qui menacera de faire vaciller sa propre sortie.

04 Premier mandat : le bilan des infrastructures

2012 — 2019

C'est le volet le plus consensuel de son bilan. Le Plan Sénégal Émergent structure une politique volontariste d'infrastructures : la ville nouvelle de Diamniadio, l'autoroute à péage, le TER, l'aéroport international AIBD, et le lancement de l'exploitation des gisements offshore de gaz et de pétrole. En février 2019, il est réélu dès le premier tour avec 58 % des voix.

05 Second mandat : la dérive autoritaire

2019 — 2024

Le second mandat inverse la trajectoire. Une réforme constitutionnelle ayant instauré un quinquennat, la question d'un éventuel troisième mandat consécutif nourrit une vive polémique à l'approche de 2024. En parallèle, la figure d'Ousmane Sonko troisième de la présidentielle 2019 avec 15 % des voix s'impose comme le pôle de contestation central.

  • Mars 2021 : manifestations violemment réprimées après les démêlés judiciaires du maire de Ziguinchor 14 morts.
  • Juin 2023 : nouvelle vague de répression 15 morts.
  • Février 2024 : tentative de report du scrutin présidentiel, l'une des crises institutionnelles les plus graves de l'histoire démocratique récente du Sénégal.
  • Avril 2024 : la candidature de Sonko rejetée par le Conseil constitutionnel, Sall renonce à un troisième mandat Bassirou Diomaye Faye remporte l'élection.

06 Le scandale de la dette cachée

2024 — 2026, révélé après son départ

C'est l'élément qui rebat le plus lourdement la lecture de son bilan économique. Dès avril 2024, le président Diomaye Faye commande à la Cour des comptes un audit des finances publiques couvrant 2019 à mars 2024. Publiées en février 2025, ses conclusions sont sans appel : au 31 décembre 2023, l'encours réel de la dette publique atteignait près de 99,7 % du PIB, contre 74 % officiellement déclarés sous la présidence Sall.

En mars 2025, une mission du FMI confirme cette dissimulation, chiffrée à environ sept milliards de dollars. Selon Eddy Gemayel, chef de la délégation du Fonds, il y a eu « une décision très consciente de sous-estimer le stock de la dette » une pratique qui permettait d'emprunter à des conditions plus favorables que ne le justifiait la réalité budgétaire. La dette publique devait atteindre 105,7 % du PIB fin 2024, fermant en partie l'accès du pays aux marchés internationaux de capitaux.

« Il y a une sous-estimation. On a une partie de la dette qui a été cachée, et ceci a permis aux autorités de s'endetter plus sur les marchés, à des taux plus favorables que ce que ces taux auraient été si la dette était plus élevée. » Eddy Gemayel, chef de mission FMI, mars 2025

Macky Sall conteste l'existence de cette dette cachée et son équipe juridique a interpellé le FMI sur sa méthodologie. Une commission d'enquête parlementaire a été mise en place au Sénégal ; une première procédure de mise en accusation pour haute trahison a toutefois été rejetée par l'Assemblée nationale fin octobre 2025. Le dossier reste juridiquement ouvert.

07 L'après-mandat : exil et candidature onusienne

2024 — juillet 2026

Depuis son départ, Macky Sall n'est jamais revenu s'installer durablement au Sénégal. Il s'est engagé dans la course à la succession d'António Guterres au Secrétariat général de l'ONU, mandat qui débute le 1er janvier 2027. Sa candidature souffre de trois fragilités structurelles : l'absence de soutien de son propre pays et de l'Union africaine (elle est en revanche portée par le Burundi) ; sa position hors de la zone GRULAC, dont c'est en principe le tour selon la règle non écrite de rotation régionale à l'ONU ; et, depuis le 21 juillet 2026, un rapport de l'ONG genevoise UN Watch pointant la répression des manifestants, l'emprisonnement de journalistes et la détention de responsables de l'opposition durant ses deux mandats.

Ce rapport n'émane pas de l'ONU elle-même une confusion largement relayée et démentie sur les réseaux sénégalais et ses conclusions reflètent la position d'une organisation régulièrement critiquée pour son manque d'indépendance, non des constatations judiciaires. La candidature Sall reste activement travaillée en coulisses : rencontres à Pékin, audience avec Vladimir Poutine, entrevue avec Diomaye Faye pour tenter d'obtenir un soutien officiel de Dakar.

♟Market Selectivity™

Deux strates qui ne se réconcilient pas

Le parcours de Macky Sall superpose deux récits difficiles à concilier. Le premier est celui d'un technocrate du pétrole devenu bâtisseur d'infrastructures et chef d'État respecté sur la scène internationale invité au G20, porte-parole de facto de la gouvernance africaine, président de l'Union africaine en 2022-2023.

Le second, révélé surtout après sa sortie du pouvoir, est celui d'une gouvernance de fin de mandat marquée par la répression de l'opposition, un report électoral inédit dans l'histoire démocratique sénégalaise, et une dissimulation statistique qui a trompé, pendant cinq ans, aussi bien les marchés que le FMI. La candidature à l'ONU agit aujourd'hui comme un révélateur : elle expose au jugement multilatéral une réputation qui reposait, en partie, sur des chiffres qui n'étaient pas ceux qu'on croyait.

♟ Par Iris Delmas & Léonard d'Arcy Ndiaye | Décryptages Gouvernance -MSM Africa Intelligence Diplomatie · 23 juillet 2026

À lire ensuite