Gouvernance

SÉNÉGAL | ASERGATE : 37 milliards FCFA, trois versions des faits, et une justice sous pression

SÉNÉGAL | ASERGATE : 37 milliards FCFA, trois versions des faits, et une justice sous pression
MSM INTELLIGENCE STUDIO /IA

ENQUÊTE • MARCHÉS PUBLICS & GOUVERNANCE ÉNERGÉTIQUE

PAR LA REDACTION MSM INTELLIGENCE

Un contrat d'électrification rurale de 91,8 milliards FCFA signé quelques semaines avant la présidentielle de 2024, garanti par l'État sénégalais, se retrouve au cœur d'une bataille judiciaire et médiatique où chaque partie livre sa propre version des faits. Ce que les faits établis permettent, eux, d'affirmer sans ambiguïté.

MSM Africa — Market Selectivity Media Intelligence | Enquête Gouvernance & Marchés Publics | Août 2026

LA CHRONOLOGIE ÉTABLIE

23 janvier 2024 — Deux crédits sont signés pour financer le projet : 149,76 M€ et 4,71 M€, structurés par la banque espagnole Santander avec la couverture de l'agence de crédit-export Cesce. Santander cède environ la moitié de ces créances à l'ICO (banque publique espagnole) le 7 mars 2024.

23 février 2024 — Le contrat n°T0296/24-DK est signé et immatriculé comme marché public entre l'ASER et AEE Power EPC : un programme d'électrification rurale de 91,8 milliards FCFA (≈140 M€) couvrant 1 600 à 1 740 localités dans les régions de Kaffrine, Kédougou, Louga, Saint-Louis et Tambacounda quelques semaines avant la présidentielle de mars 2024, sous le régime sortant de Macky Sall.

Non précisée, 2024 — Une filiale locale, AEE Power Sénégal, est créée. Un sous-traitant, l'homme d'affaires sénégalais Seydou Kane initialement présenté par l'ambassade du Sénégal en Espagne comme un partenaire crédible obtient un contrat de fourniture de poteaux électriques et de montage local.

2025-2026 — Le dossier devient l'objet de suspicions croissantes : rumeurs de détournement, décisions de l'ARCOP (dont une suspension conservatoire du contrat), tensions entre l'ASER et AEE Power, questions écrites de parlementaires restées sans réponse.

14 août 2026 — AEE Power annonce avoir résilié tous ses contrats avec Seydou Kane pour tentative d'escroquerie, après la découverte, via un contrôle interne confirmé par la DGID (fisc sénégalais), d'une falsification présumée d'un reçu fiscal portant sur 2 à 3 millions d'euros. José Ángel González Tausz se rend à Dakar le jour même pour une offensive médiatique (Walf TV, presse locale).

TROIS VERSIONS, UN SEUL DOSSIER

Ce dossier ne se prête pas à une lecture univoque : au moins trois récits concurrents circulent, chacun porté par une partie aux intérêts distincts. Notre doctrine impose de les présenter comme des positions attribuées, non comme des faits établis, tant qu'aucune décision judiciaire définitive n'a tranché.

Partie

Position affichée

AEE Power EPC (Espagne, González Tausz)

Se présente comme victime d'une fraude documentaire commise par son sous-traitant sénégalais ; revendique avoir engagé plus de 40 M$ auprès de fournisseurs, au-delà de ses obligations contractuelles.

Seydou Kane / AEE Power Sénégal

Version portée par des soutiens : la filiale sénégalaise serait une société sénégalaise à part entière, et le contentieux masquerait un désaccord sur le partage de la rente plutôt qu'une fraude avérée.

ASER (Agence sénégalaise d'électrification rurale)

N'a pas rendu de compte détaillé sur l'usage des 37 Md FCFA décaissés à ce stade, selon les informations disponibles.

Ministre de tutelle (Abdourahmane Diouf)

A publiquement souhaité que la justice n'entrave pas l'exécution du projet — position critiquée par un analyste comme une pression sur l'indépendance judiciaire.

ARCOP (régulateur des marchés publics)

A prononcé une suspension conservatoire du contrat via son Comité de Règlement des Différends, décision contestée devant la Cour Suprême.

Le point de friction central porte sur la nature juridique d'AEE Power Sénégal elle-même. González Tausz affirme qu'il n'existe aucun lien contractuel direct entre l'ASER et cette filiale, présentée comme purement locale et sous-traitante de la maison mère espagnole. Une version relayée par des soutiens de Seydou Kane inverse la lecture : AEE Power Sénégal serait en réalité une société sénégalaise appartenant à Seydou Kane lui-même, ce qui changerait significativement la qualification juridique du contentieux.

CE QUE LES FAITS ÉTABLIS PERMETTENT D'AFFIRMER

Au-delà des versions contradictoires, un socle de faits n'est pas contesté par les parties elles-mêmes : un contrat de 91,8 milliards FCFA a été signé en pleine séquence pré-électorale, avec garantie souveraine de l'État sénégalais ; 37 milliards FCFA ont été décaissés à ce jour ; l'agence publique contractante (ASER) n'a pas produit, à la connaissance de la presse et des parlementaires sénégalais, un compte rendu détaillé permettant de vérifier l'usage de ces fonds ; et le régulateur des marchés publics a jugé la situation suffisamment préoccupante pour prononcer une suspension conservatoire du contrat, actuellement contestée devant la Cour Suprême.

La déclaration du ministre de tutelle, Abdourahmane Diouf, souhaitant que la justice n'entrave pas l'exécution du projet, mérite d'être rapportée avec la prudence qu'impose sa fonction : venant d'un juriste de formation, elle a été interprétée par au moins un analyste comme une pression discutable sur une procédure judiciaire en cours — sans que cela ne permette de préjuger de l'intention réelle du ministre.

CE QUE ÇA PRÉFIGURE

Le dossier va converger vers deux échéances distinctes dans les semaines qui viennent : la décision de la Cour Suprême sur le recours d'AEE Power contre la suspension prononcée par l'ARCOP, et l'issue de la procédure pénale visant Seydou Kane pour la falsification présumée du reçu fiscal. Selon l'issue de cette dernière, l'enquête pourrait soit rester circonscrite à un différend entre AEE Power et son ex-sous-traitant, soit remonter vers la responsabilité de l'ASER elle-même dans le contrôle de l'usage des fonds décaissés c'est cette seconde hypothèse qui donnerait au dossier une portée réellement systémique, comparable aux failles de traçabilité déjà documentées par MSM Africa dans le secteur minier sénégalais.

CE QUE MSM AFRICA A ÉTABLI — ET CE QUI RESTE À VÉRIFIER

Établi : le contrat n°T0296/24-DK (91,8 Md FCFA) a été signé le 23 février 2024 entre l'ASER et AEE Power EPC, avec financement Santander/Cesce/ICO.

Établi : 37 Md FCFA ont été décaissés à ce jour, sans compte rendu détaillé public de leur usage par l'ASER.

Établi : AEE Power a résilié ses contrats avec Seydou Kane le 14 août 2026, invoquant une falsification de reçu fiscal confirmée par la DGID.

Établi : l'ARCOP a prononcé une suspension conservatoire du contrat, contestée par AEE Power devant la Cour Suprême.

? À vérifier : le statut juridique exact d'AEE Power Sénégal filiale de droit espagnol ou société sénégalaise appartenant à Seydou Kane un point contesté entre les parties elles-mêmes.

? À vérifier : le contenu précis du rapport de contrôle interne d'AEE Power et de la vérification DGID sur la falsification alléguée du reçu fiscal.

? À vérifier : la ventilation exacte des 37 Md FCFA déjà décaissés, projet par projet et localité par localité, auprès de l'ASER.

AXES DE RECOUPEMENT POUR NOS ÉQUIPES SUR LE TERRAIN

1. Solliciter l'ASER pour obtenir un état détaillé de l'utilisation des 37 milliards FCFA déjà décaissés, localité par localité.

2. Consulter le Registre du Commerce sénégalais pour établir sans ambiguïté la structure actionnariale exacte d'AEE Power Sénégal.

3. Suivre l'audience de la Cour Suprême sur le recours d'AEE Power contre la suspension ARCOP, et la procédure pénale visant Seydou Kane.

4. Interroger la Direction Centrale des Marchés Publics (DCMP) sur les conditions d'attribution initiales du contrat, dans le contexte pré-électoral de février 2024.

MSM Africa — Market Selectivity Media Intelligence • www.msm-africa.com • Analyse produite par la cellule Décryptages Gouvernance & Marchés Publics

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