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Sénégal | GTA Decryptage : prévisions, réalisé et délais - ce que révèle une vérification à trois niveaux

Sénégal | GTA Decryptage : prévisions, réalisé et délais - ce que révèle une vérification à trois niveaux
MSM INTELLIGENCE STUDIO

DÉCRYPTAGE • ÉNERGIE & TRANSPARENCE BUDGÉTAIRE

En croisant les dates de publication, une partie de l'écart mauritanien s'explique : le chiffre le plus élevé (475,7 M$) est une prévision de la SMH publiée trois mois avant la fin de l'exercice qu'elle décrit, quand celui de la Banque centrale (237 M$) est un résultat constaté après clôture soit un écart prévision/réalisé d'environ 50 %, jamais commenté publiquement. Le Sénégal, de son côté, ne publie qu'un semestre à la fois, avec 14 mois de délai entre la fin de période et la publication.

Par la Redaction MSM Intelligence | Août 2026

LE FAIT BRUT : DEUX RAPPORTS, UNE MÊME SEMAINE, UN MÊME CHAMP

À quelques jours d'intervalle, deux institutions publiques ont livré leur premier bilan de l'ère gazière du champ transfrontalier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), partagé à parts égales entre le Sénégal et la Mauritanie et opéré par bp aux côtés de Kosmos Energy. Le rapport annuel 2025 de la Banque centrale de Mauritanie (BCM), publié en juillet, chiffre à 237 millions de dollars les recettes tirées des premières exportations de GTA côté mauritanien. Le rapport ITIE Sénégal du premier semestre 2025, publié cette semaine, annonce de son côté 303 milliards de francs CFA de recettes extractives totales, une hausse de recettes pétrolières de 74,22 % portée « notamment » par la montée en puissance de Sangomar et de GTA sans jamais isoler la part propre à GTA.

En première lecture, cela suggérait que la Mauritanie savait dire, au dollar près, ce que GTA lui rapporte, quand le Sénégal publie un chiffre agrégé qui mélange Sangomar (Woodside), GTA (bp/Kosmos) et les paiements de Kosmos au titre d'autres actifs, empêchant d'isoler ce que Petrosen actionnaire à 20 % du consortium sénégalais de GTA perçoit réellement de ce projet précis. Un recoupement plus poussé, détaillé plus loin, oblige cependant à nuancer sérieusement cette lecture initiale du côté mauritanien également.

LE TABLEAU COMPARATIF

PRÉCISION NÉCESSAIRE : CE N'EST PAS UNE OPACITÉ TOTALE, MAIS UNE OPACITÉ CIBLÉE

Une vérification plus poussée impose de nuancer notre constat initial. Le Sénégal n'est pas silencieux sur GTA : le ministère de l'Énergie publie chaque mois un rapport de production détaillé par champ (Sangomar, GTA, Gadiaga), donnant des volumes précis par exemple quatre cargaisons de GNL représentant 0,66 million de mètres cubes pour GTA sur le seul mois de mai 2026, contre trois cargaisons de brut et 2,93 millions de barils pour Sangomar la même période. La transparence opérationnelle, par champ, existe donc bel et bien.

Ce qui n'existe pas, en revanche, c'est une transparence fiscale équivalente. Les trois rapports ITIE consultés (premier semestre 2025, année 2024, décembre 2025) présentent systématiquement une seule ligne agrégée « recettes pétrolières », mélangeant Sangomar, GTA et les paiements de Kosmos, sans jamais publier la part de recette strictement attribuable à GTA. La Mauritanie, à l'inverse, ne publie pas de détail opérationnel mensuel comparable à celui du Sénégal mais met en avant, une fois par an, un chiffre présenté comme la contribution de GTA à son économie (237 M$, 5,5 % des exportations). Comme le montre la section suivante, ce chiffre mauritanien est cependant lui-même à prendre avec une prudence au moins égale à celle qu'appelle l'agrégation sénégalaise.

Un signal supplémentaire, plus préoccupant, mérite d'être versé au dossier : le budget de l'État sénégalais pour 2026 ne prévoit que 76 milliards de francs CFA de recettes pétrolières pour l'année entière un montant à peine supérieur aux 75,87 milliards de francs CFA déjà collectés sur le seul premier semestre 2025 selon l'ITIE. Deux lectures sont possibles : soit l'hypothèse budgétaire 2026 a été figée avant la mise à jour des données de production réelles, soit une partie structurelle du flux constaté par l'ITIE au niveau des opérateurs n'est, pour des raisons de mécanique contractuelle ou de remboursement de dette, jamais appelée à transiter par la ligne budgétaire classique de l'État ce qui rejoindrait l'aveu du DG de Petrosen sur l'absorption d'une large part des recettes par le service de la dette d'entrée dans les projets.

Enfin, un point de méthode invite à la prudence sur l'ampleur de la hausse de 74,22 % mise en avant par l'ITIE : le rapport précise lui-même qu'une partie des flux comptabilisés au titre de Petrosen correspond à des remboursements d'assurance versés par la société Fortesa dans le cadre de la gestion de l'incident du puits Sadiaratou-2 un flux exceptionnel et non récurrent, qui gonfle mécaniquement la performance affichée du premier semestre 2025 sans refléter une progression pérenne de la rente pétrolière et gazière.

ALERTE DE VÉRIFICATION : PRÉVISION VS RÉALISÉ, PAS SEULEMENT UNE INCOHÉRENCE

Un recoupement plus poussé impose une correction importante à notre grille de lecture initiale. Deux chiffres circulent pour décrire la même réalité la valeur des exportations GTA côté mauritanien pour 2025 et un examen des dates de publication révèle qu'ils ne sont pas de même nature.

La Banque centrale annonce 237 millions de dollars pour l'exercice 2025 clôturé, dans un rapport publié en juillet 2026 : c'est un résultat constaté a posteriori. La SMH avait annoncé 475,7 millions de dollars mais cette annonce date de fin octobre 2025, environ deux mois avant la fin de l'année qu'elle décrit : il s'agit d'une prévision, non d'un résultat vérifié. L'écart d'environ 50 % entre les deux n'est donc pas nécessairement une incohérence entre institutions ; il peut aussi refléter un écart classique entre projection et réalisé, sur un projet dont la montée en puissance a pu être plus lente que prévu un écart notable pour un projet phare, jusqu'ici jamais commenté publiquement par l'une ou l'autre institution.

Sur ce montant, qu'il soit de 237 ou 475,7 millions de dollars, environ 75 % est de toute façon absorbé par le mécanisme de cost recovery (remboursement des coûts de développement, des infrastructures et des intérêts de financement). Sur la base de sa propre prévision, la SMH avait estimé la part mauritanienne nette à 28 millions de dollars de Profit Oil, plus 3,9 millions de reversement direct au Trésor, soit environ 32 millions de dollars annoncés pour 2025 un chiffre qui devra mécaniquement être revu à la baisse une fois recalculé sur la base du réalisé BCM (237 M$ plutôt que 475,7 M$).

Ce chiffre net trouve une confirmation indépendante d'ordre de grandeur : le président mauritanien a lui-même déclaré publiquement que le pays percevait environ 1,3 million de dollars par cargaison de gaz, sur 19 cargaisons exportées dans l'année soit environ 24,7 millions de dollars. Ce recoupement, entre une déclaration présidentielle informelle et un calcul technique publié séparément, renforce la crédibilité d'une recette nette de l'ordre de 25 à 32 millions de dollars pour l'État mauritanien en 2025 très en retrait des chiffres bruts (237 ou 475,7 M$) largement relayés dans la presse régionale, sans qu'aucun média n'ait relevé ni l'écart prévision/réalisé, ni la faiblesse de la recette nette réelle.

LA COMPARAISON CORRECTEMENT ANNUALISÉE AVEC LE SÉNÉGAL

Un second biais méthodologique méritait correction : comparer directement le semestre sénégalais (6 mois) à l'année mauritanienne (12 mois) surestimait artificiellement l'écart entre les deux pays. Une fois l'exercice sénégalais projeté sur une année pleine par une simple extrapolation linéaire, nécessairement prudente puisque la montée en puissance de GTA côté sénégalais s'est probablement accélérée en seconde moitié d'année l'écart se réduit sensiblement.

Une fois annualisé, le total combiné Sangomar + GTA + Kosmos côté sénégalais (≈ 261 M$, projection prudente) devient du même ordre de grandeur que le seul chiffre GTA mauritanien réalisé (237 M$) voire légèrement supérieur. Cela ne dément pas le constat de fond : pour deux champs combinés, dont Sangomar qui produit 100 000 barils/jour depuis juin 2024, un total à peine comparable à ce qu'un seul champ rapporte à la Mauritanie reste modeste rapporté à l'échelle de production. Mais l'ampleur du différentiel qu'une comparaison non annualisée suggérait était exagérée un biais de méthode qu'il fallait corriger avant publication.

La conclusion à tirer n'est donc plus que la Mauritanie serait « transparente » là où le Sénégal serait « opaque ». Les deux pays présentent des angles morts différents : le Sénégal agrège Sangomar et GTA dans une ligne unique et ne publie qu'un semestre à la fois avec 14 mois de délai ; la Mauritanie met en avant des chiffres bruts (237 ou 475,7 M$, prévision et réalisé mélangés dans la couverture médiatique) sans jamais mettre en évidence le chiffre net qui reflète la réalité budgétaire (25 à 32 M$).

L'ANALYSE D'IMPACT MSM AFRICA

Ces angles morts ne sont pas un détail statistique. Ils s'inscrivent dans un motif que nous avons déjà documenté sur Sangomar : le directeur général de Petrosen avait lui-même reconnu publiquement que sur environ 4 milliards de dollars de ventes cumulées depuis juin 2024, la part effectivement perçue par l'État sénégalais restait inférieure à 200 millions de dollars l'essentiel de la part de Petrosen servant à rembourser sa propre dette d'entrée dans le projet. Le fait que le rapport ITIE le plus récent continue de présenter les recettes de Sangomar et de GTA sous une forme agrégée, sans détail par actif, empêche précisément le type de vérification citoyenne qu'un audit croisé BCM/SMH permet, imparfaitement, côté mauritanien.

Le cas mauritanien offre par ailleurs un signal d'alerte à méditer pour Dakar, indépendamment du débat sur les chiffres exacts : malgré le démarrage des exportations de GTA, la croissance du PIB mauritanien a ralenti, passant de 6,3 % en 2024 à 4 % en 2025. La mise en production d'un actif gazier majeur ne produit pas mécaniquement une accélération économique visible l'effet est réel mais progressif et concentré sur les comptes extérieurs plutôt que sur l'activité domestique. Si le Sénégal table sur GTA et Sangomar pour un choc de croissance immédiat, l'expérience mauritanienne invite à la prudence, d'autant que l'écart prévision/réalisé constaté côté SMH suggère que les toutes premières estimations d'un projet gazier offshore méritent d'être traitées avec prudence, des deux côtés de la frontière.

Le point le plus actionnable pour un lecteur institutionnel n'est donc plus d'ériger la Mauritanie en modèle de transparence face à un Sénégal opaque. Il est de constater qu'aucun des deux pays partenaires du même projet ne publie, de façon claire et hiérarchisée, le chiffre qui reflète la réalité budgétaire pour le contribuable la Mauritanie noyant une recette nette de 32 M$ derrière des chiffres bruts dix à quinze fois supérieurs, le Sénégal noyant sa part de GTA dans une ligne agrégée avec Sangomar. La prochaine publication ITIE sénégalaise, comme la prochaine communication de la BCM et de la SMH, devraient toutes deux être sommées de produire un chiffre net, isolé et daté le standard que ni l'un ni l'autre n'atteint aujourd'hui.

CE QUE MSM AFRICA A ÉTABLI - ET CE QUI RESTE À VÉRIFIER

Établi : le chiffre SMH de 475,7 M$ est une prévision publiée fin octobre 2025, deux mois avant la fin de l'exercice qu'elle décrit pas un résultat constaté.

Établi : le chiffre BCM de 237 M$ est un résultat constaté a posteriori, publié en juillet 2026 après clôture complète de l'exercice 2025.

Établi : après cost recovery et application des parts contractuelles sur la base de la prévision SMH, la recette nette de l'État mauritanien avait été estimée à ≈ 32 M$ — un ordre de grandeur confirmé indépendamment par une déclaration présidentielle (≈ 24,7 M$), mais à recalculer sur la base du réalisé BCM.

Établi : une fois le Sénégal (S1 2025) correctement annualisé et converti en dollars, son total combiné Sangomar+GTA (≈261 M$ estimés) rejoint l'ordre de grandeur du seul chiffre GTA mauritanien réalisé (237 M$).

Établi : le rapport ITIE Sénégal ne couvre que des semestres, avec un délai de 14 mois entre fin de période et publication contre environ 7 mois pour le rapport annuel de la BCM.

? À vérifier : la SMH ou la BCM ont-elles publié une explication de l'écart prévision/réalisé de 2025 ? Question à poser directement aux deux institutions.

? À vérifier : si le Comité national ITIE Sénégal dispose en interne d'une ventilation GTA/Sangomar non publiée, ou si l'agrégation reflète un choix contractuel imposé par les opérateurs.

? À vérifier : le rythme réel de montée en puissance de GTA côté sénégalais au second semestre 2025, pour remplacer notre extrapolation linéaire prudente par une donnée réelle dès publication du rapport ITIE S2 2025.

AXES DE RECOUPEMENT POUR NOS ÉQUIPES SUR LE TERRAIN

1. Solliciter la SMH et la Banque centrale de Mauritanie pour obtenir une explication conjointe de l'écart entre la prévision d'octobre 2025 (475,7 M$)et le réalisé de juillet 2026 (237 M$).

2. Solliciter le Comité national ITIE Sénégal pour obtenir une ventilation des recettes pétrolières par actif (Sangomar / GTA / autres), et pour connaître la date prévisionnelle du rapport S2 2025.

3. Comparer avec les publications détaillées de la SMH sur la répartition exacte du Profit Oil réalisé (et non plus prévisionnel), pour objectiver la part réellement perçue par chaque État partenaire du projet GTA.

4. Interroger la Cour des comptes du Sénégal sur l'existence d'un rapport de certification distinct pour GTA, et sur les raisons du délai de 14 mois observé pour la publication du rapport ITIE S1 2025.

MSM Africa - Market Selectivity Media Intelligence Analyse produite par la cellule Décryptages Énergie & Gouvernance

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